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Mémoire musculaire : nos muscles se souviennent de l’entraînement par intervalles

Avez-vous déjà remarqué qu’après une longue pause d’entraînement, vous retrouvez votre forme plus rapidement la deuxième fois? Ce phénomène, que les physiologistes appellent la "mémoire musculaire", vient de livrer quelques-uns de ses secrets grâce à une étude italienne fascinante publiée récemment dans l’American Journal of Physiology : Human skeletal muscle possesses an epigenetic memory of high-intensity interval training.

MÉMOIRE MUSCULAIRE

Contrairement à ce que le terme suggère, la mémoire musculaire ne se limite pas à retrouver sa motricité. Dans le contexte de l’entraînement cardiovasculaire, elle désigne la capacité remarquable du corps à "se souvenir" des adaptations physiologiques antérieures et à les récupérer plus facilement lors d’un retour à l’activité.

Jusqu’à récemment, ce phénomène était principalement documenté pour l’entraînement en force et l’hypertrophie musculaire. Voir à ce sujet : Heureusement, nos muscles se souviennent…

L’équipe du Dr Simone Porcelli de l’Université de Pavie a voulu savoir si cette mémoire existait aussi pour l’entraînement par intervalles à haute intensité (EPI).

Les chercheurs ont recruté 20 adultes sédentaires et les ont soumis à un protocole rigoureux : deux périodes de 2 mois où l’accent était mis sur l’EPI, séparées par 3 mois de désentraînement complet. Pendant ces 3 mois, les participants sont retournés à leur mode de vie habituel sans exercice structuré.

L’entraînement consistait en des séances de vélo 3 fois par semaine, alternant des efforts courts (1-2 minutes) et longs (3-4 minutes) à haute intensité. L’intensité était fixée à un niveau qui pousse vraiment le système cardiovasculaire dans ses retranchements.

 

SUR LE PLAN DE L’APTITUDE CARDIORESPIRATOIRE GLOBALE

Les résultats étaient attendus : le VO₂max (consommation maximale d’oxygène) s’est amélioré de 14 % après le premier entraînement, est retombé aux valeurs de base après les 3 mois d’arrêt, puis s’est de nouveau amélioré de 14 % lors du réentraînement. Aucune "mémoire" apparente à ce niveau.

MAIS SUR LE PLAN MOLÉCULAIRE, C’EST UNE TOUT AUTRE HISTOIRE

En analysant des biopsies du muscle de la cuisse (vastus lateralis), les chercheurs ont découvert des modifications épigénétiques persistantes – des changements dans l’expression des gènes qui ne modifient pas l’ADN lui-même mais influencent son activation.

L’épigénétique, c’est un peu comme un système de post-it collés sur nos gènes. Ces "post-it" moléculaires, appelés groupements méthyle, peuvent activer ou désactiver certains gènes sans modifier la séquence d’ADN elle-même.

L’étude a révélé que l’entraînement mettant l’accent sur l’EPI provoque l’hypométhylation (retrait de ces post-it) de milliers de sites sur l’ADN musculaire.

Le plus remarquable? Cette hypométhylation persiste largement pendant les 3 mois de désentraînement et se maintient lors du réentraînement.

Cinq gènes particulièrement intéressants ont été identifiés : ADAM19, INPP5a, MTHFD1L, CAPN2 et SLC16A3. Ces gènes, importants notamment dans le transport du lactate et la signalisation calcique, restent "activés" même pendant la période d’arrêt d’entraînement.

Cette découverte a des significations concrètes importantes :

POUR LES ATHLÈTES BLESSÉS

Même après plusieurs mois d’arrêt forcé, vos muscles "se souviennent" au niveau moléculaire des adaptations antérieures.

Cela pourrait expliquer pourquoi la récupération de la forme est souvent plus rapide que l’acquisition initiale.

POUR L’ENTRAÎNEMENT SAISONNIER

Les sportifs qui alternent entre saisons d’entraînement intense et périodes de repos relatif pourraient bénéficier de cette mémoire épigénétique.

POUR LA SANTÉ PUBLIQUE

Même des périodes d’activité intense relativement courtes pourraient laisser des "traces" bénéfiques durables dans nos muscles.

Cependant, il faut nuancer ces résultats prometteurs. L’étude porte sur un petit échantillon (20 personnes) et la période de désentraînement était limitée à 3 mois. De plus, malgré la mémoire épigénétique observée, aucun avantage mesurable n’a été détecté lors du réentraînement sur le plan de l’aptitude cardiorespiratoire globale.

Il est possible que ces modifications épigénétiques constituent une "préparation" moléculaire qui ne se traduit en avantages mesurables qu’après une période de réentraînement plus longue, ou qu’elles influencent des paramètres non mesurés dans cette étude.

UNE PISTE POUR L’AVENIR

Cette recherche ouvre des perspectives fascinantes. Comprendre les mécanismes de la mémoire musculaire pourrait un jour permettre de développer des stratégies pour maximiser et prolonger les bénéfices de l’exercice.

En attendant, cette étude nous rappelle que notre corps est une machine d’adaptation remarquable, capable de "mémoriser" nos efforts passés bien plus profondément que nous l’imaginions.

Même si vous devez interrompre votre entraînement, vos muscles n’oublient jamais complètement le chemin vers la performance.


Source

Cette chronique s’appuie sur l’étude Human skeletal muscle possesses an epigenetic memory of high-intensity interval training (2025), de Pilotto et al. publiée dans l’American Journal of Physiology - Cell Physiology.


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Guy Thibault

Professeur associé à l'École de kinésiologie et des sciences de l'activité physique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal, Guy a été, de 2017 à 2022, directeur des Sciences du sport de l’Institut national du sport du Québec. Ses deux derniers livres sont des succès de librairie : Entraînement cardio, sports d’endurance et performance ; et En pleine forme, conseils pratiques pour s’entraîner et persévérer.

  1. SYLVESTRE dit :

    Les sportifs dopés qui se sont entraînés pendant des périodes conservent- ils cette mémoire musculaire ou cardiovasculaire leur permettant de revenir au sommet de leurs performances en ayant arrêtés le dopage ?

    1. Xavier Bonacorsi dit :

      Oui, les athlètes dopés bénéficient d'avantages durables, mais la nature de cet avantage diffère selon le produit. Dans le cas des stéroïdes anabolisants, l'avantage est structurel et permanent. Le dopage augmente massivement et rapidement le nombre de noyaux dans les cellules musculaires (myonuclei). Ces noyaux, qui sont les "usines" de production de protéines, persistent même après l'arrêt du dopage. C'est une forme de "mémoire épigénétique" qui offre à l'athlète un potentiel de croissance musculaire supérieur à vie, lui permettant de regagner sa force beaucoup plus vite. Pour l'EPO, l'avantage direct est temporaire. L'augmentation des globules rouges disparaît en quelques mois. Cependant, l'athlète a pu, pendant sa période de triche, s'entraîner à des intensités surhumaines. Cet entraînement "boosté" a engendré des adaptations physiologiques (efficacité métabolique, densité mitochondriale) qu'il n'aurait jamais atteintes naturellement. C'est cet acquis indirect qui lui confère un avantage durable, non-éthique.

      Guy Thibault

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