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Manivelles de vélo : les géants raccourcissent

POURQUOI LES GÉANTS DE LA ROUTE RACCOURCISSENT-ILS LEURS MANIVELLES ?

Une étude bouleverse des décennies de certitude, tandis que les experts de terrain confirment cette révolution silencieuse.

Jonas Vingegaard, double vainqueur du Tour de France, a stupéfait le monde cycliste en adoptant des manivelles de 150 mm pour 2025 — un raccourcissement spectaculaire de 22,5 mm par rapport à ses habituels 172,5 mm. Cette transformation n’est pas un cas isolé : Wout van Aert est passé de 172,5 à 160 mm, tandis que Tadej Pogačar a raccourci de 170 à 165 mm. Pour comprendre l’ampleur de ce changement, imaginez courir un marathon en raccourcissant votre foulée de 15 % : contre-intuitif, mais potentiellement révolutionnaire.

DES DÉCENNIES D’ERREUR COLLECTIVE?

Pendant des décennies, l’orthodoxie cycliste était simple : grand cycliste = longues manivelles. Les fabricants recommandaient 175-180 mm pour les grands et très grands; 170-172,5 mm pour les coureurs de taille moyenne. Cette logique semblait imparable. Anecdote : quand je faisais des compétitions cyclistes sur piste, je me tenais loin des commissaires pour qu’ils ne se rendent pas compte que j’utilisais des manivelles 10 mm plus longues que la norme de l’époque (175 vs 165 mm), ce que me semblait plus performant et approprié à ma taille (1,88 m).

L’EXPÉRIENCE QUI CHANGE TOUT

Une équipe de chercheurs chinois vient de publier une étude - Effects of crank length on cycling efficiency, sprint performance, and perceived fatigue in high-level amateur road cyclists - qui pourrait transformer notre compréhension du pédalage. Leur protocole était exemplaire : 28 cyclistes amateurs de bon niveau — des athlètes s’entraînant minimum trois fois par semaine, avalant 300 à 450 km hebdomadaires, avec un VO₂max dépassant 50 ml/kg/min. Le défi : tester trois longueurs de manivelles (165, 170, 175 mm) dans des conditions rigoureusement contrôlées. Chaque participant a affronté les trois configurations dans un ordre aléatoire, avec 72 heures de récupération entre chaque test. Au programme : 20 minutes d’effort à 60 % du VO₂max, puis des sprints maximaux de 6 secondes.

LE CONFORT REDÉFINI

Le résultat le plus saisissant concerne la perception de fatigue. Sur une échelle de 1 à 10, les cyclistes ont rapporté :

  • 165 mm : 3,2/10 de fatigue perçue
  • 170 mm : 3,5/10
  • 175 mm : 4,5/10

Cette différence de 40 % entre les manivelles courtes et longues n’est pas anecdotique. C’est la différence entre pouvoir enchaîner les séances d’entraînement intensives ou devoir les espacer pour récupérer.

PERFORMANCE : LE PARADOXE RÉSOLU?

Voici le paradoxe qui bouleverse tout : aucune différence de performance mesurable! Puissance de sprint, puissance moyenne, efficacité mécanique, fréquence cardiaque — tous les indicateurs objectifs restaient identiques entre les trois longueurs.

Avec des manivelles de 175 mm, vos genoux décrivent un arc plus grand à chaque révolution. À 90 tours par minute — cadence typique en cyclisme sur route — cela représente 5 400 flexions-extensions par heure. C’est comme faire des squats plus profonds, 90 fois par minute, pendant quatre heures consécutives.

Vos articulations et vos muscles accessoires travaillent davantage, sans que cette énergie contribue à l’avancement.

Les manivelles plus courtes :

  • Réduisent l’amplitude articulaire des genoux et hanches
  • Diminuent la compression des voies respiratoires en position aérodynamique
  • Limitent le stress sur les muscles stabilisateurs
  • Facilitent le maintien de cadences élevées à haute intensité
  • Permettent un angle du bassin plus ouvert, réduisant la compression lors de la flexion de hanche

TÉMOIGNAGES DU TERRAIN : L’EXPÉRIENCE DES PROFESSIONNELS

Les observations de bike fitters professionnels corroborent ces découvertes scientifiques. Un expert québécois (Bruno Langlois), passé de 172,5 mm à 170 mm il y a six ans puis à 165 mm cette saison, témoigne : « Ayant été opéré aux artères iliaques pour de l’endofibrose bilatérale, je trouve que les manivelles plus courtes permettent un angle du bassin plus ouvert. Cela réduit la sensation de compression lors de la flexion de la hanche et permet de tolérer une position aérodynamique plus longtemps. »

Cette expérience révèle un aspect crucial : les manivelles courtes ne bénéficient pas seulement aux cyclistes sains, mais peuvent représenter une solution thérapeutique pour certaines pathologies vasculaires ou articulaires.

Sur le terrain, les ajustements vers des manivelles plus courtes permettent de résoudre de nombreux problèmes. Le « weekend warrior » un peu bedonnant qui pédale en « cowboy » bénéficie énormément de manivelles plus courtes. En réduisant l’angle de flexion du bassin, ses genoux s’alignent mieux et il gagne en confort général.

BÉNÉFICES CUMULATIFS ET FATIGUE

En principe, moins de fatigue perçue signifie pouvoir rouler plus longtemps, plus souvent. C’est particulièrement précieux pour les cyclosportifs qui accumulent les kilomètres week-end après week-end. La réduction du stress articulaire pourrait diminuer les risques de pathologies chroniques du genou et de la hanche, écueils que redoutent les cyclistes. Terminer moins fatigué, c’est récupérer plus vite et mieux s’entraîner le lendemain. L’égalité de performance change la donne stratégique.

LIMITES DE LA RECHERCHE ACTUELLE

L’étude pionnière des scientifiques chinois comporte cependant des zones d’ombre importantes :

  • Seuls des hommes ont été testés. Les femmes, avec des proportions corporelles différentes, pourraient réagir autrement.
  • L’écart maximal testé (10 mm) reste timide comparé aux 22,5 mm de raccourcissement de Vingegaard.
  • L’étude mesure les effets immédiats. Que se passe-t-il après des mois d’adaptation? Les bénéfices persistent-ils?
  • L’impact des variations morphologiques individuelles reste à explorer systématiquement.
  • L’étude ne permet pas de confirmer ou d’infirmer l’avis d’experts voulant qu’en montée très abrupte, les manivelles courtes sont moins performantes, car la force qui doit être exercée est alors plus élevée.

Certains fabricants comme Garmin et SRM offrent des manivelles de longueur ajustable.


À RETENIR

Contrairement à une idée reçue, la longueur de manivelle n’a qu’un impact très limité sur la puissance produite, tant que l’on reste dans la plage standard (165-175 mm). Les études montrent que la différence de performance est infime, et que le choix doit surtout être guidé par le confort, la morphologie individuelle et la possibilité d’adopter une position plus aérodynamique.

Les manivelles courtes peuvent aussi aider à réduire certaines douleurs, notamment au genou, et offrir des solutions pour certaines conditions médicales.

AU-DELÀ DES MANIVELLES : L’IMPORTANCE DES CALES

Le raccourcissement des manivelles doit idéalement s’accompagner d’une réévaluation complète du positionnement. Un aspect crucial souvent négligé est le positionnement des cales. La tendance actuelle favorise un recul important des cales, contrairement à la pratique traditionnelle.

Des cales trop avancées créent des déséquilibres musculaires entre la chaîne antérieure (quadriceps fémoral, tenseur du fascia lata, psoas-iliaque, tibial antérieur) et postérieure (ischio-jambiers, fessiers, gastrocnémiens et soléaire). Cette mauvaise position engendre l’habitude de « pédaler la pointe » (pied pointé vers le bas), sans compter le stress accru sur les tendons d’Achille.

LEÇON FONDAMENTALE

Au-delà des millimètres et des watts, cette recherche illustre un principe fondamental : nos intuitions ne sont pas toujours fiables. En sport comme ailleurs, la tradition n’est pas nécessairement synonyme d’optimisation. L’approche moderne du cyclisme exige une analyse individualisée, où la technologie et l’expertise humaine se combinent pour révéler le potentiel unique de chaque cycliste.


RÉFÉRENCE

Li J., et coll. (2025) Effects of crank length on cycling efficiency, sprint performance, and perceived fatigue in high-level amateur road cyclists. Journal of Exercise Science & Fitness 23:175-80.

Avec la participation de Bruno Langlois, kinésiologue, ex-cycliste professionnel, entraîneur cycliste


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Guy Thibault

Professeur associé à l'École de kinésiologie et des sciences de l'activité physique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal, Guy a été, de 2017 à 2022, directeur des Sciences du sport de l’Institut national du sport du Québec. Ses deux derniers livres sont des succès de librairie : Entraînement cardio, sports d’endurance et performance ; et En pleine forme, conseils pratiques pour s’entraîner et persévérer.

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