Bien qu’on ait plutôt l’habitude de vouloir fuir la douleur, dans certaines situations, des gens la choisissent volontairement. C’est le cas des athlètes d’endurance lorsqu’ils s’inscrivent à un événement longue distance, puisqu’ils savent qu’elle sera inévitable, à un moment ou à un autre. Et c’est aussi mon cas, en tant qu’ultracycliste. Même si je ne suis pas une athlète de podium, chaque année, je me réinscris à ce type d’épreuves — pas pour battre un chrono, mais pour mieux souffrir. En d’autres mots, on pourrait me qualifier de récidiviste de l’endurance.
L’an dernier, lorsque je me suis inscrite à la Desertus Bikus, une course de 1400 kilomètres qui traverse l’Espagne du nord au sud, je savais très bien que la douleur ferait partie de l’équation pour me mener du départ au fil d’arrivée.
Et c’est exactement ce que j’allais chercher dans cette course à itinéraire libre : mettre mon corps au défi, pendant que mon monde se réduit à trois sons, le vent, le contact de la chaîne avec la cassette du vélo et ma propre respiration.
LA DOULEUR COMME LANGAGE
Dans leur revue de littérature Human Resilience and Pain Coping Strategies: A Review of the Literature Giving Insights from Elite Ultra-Endurance Athletes for Sports Science, Medicine and Society, les chercheurs Carole A. Paley et Mark I. Johnson, de l’Université de Leeds, expliquent que la tolérance à la douleur est une compétence.
Selon eux, les athlètes d’ultra-endurance n’ont rien de surhumain : ils ont simplement appris à écouter ce que la douleur raconte, à la comprendre au lieu de la craindre.
Cette idée m’a frappée, parce que, sans y penser, j’en fais l’expérience chaque fois que je pédale loin et longtemps. La douleur, dans ces événements, je ne la vois pas comme un mur, mais comme un langage qu’on finit par parler à force de l’entendre; comme un défi à surmonter.
D’après Paley et Johnson, les coureurs d’ultramarathon ont une meilleure perception des signaux que le corps envoie, ce qu’ils appellent l’intéroception. Sur le vélo, c’est une science empirique : savoir si la douleur du genou est un caprice ou un avertissement, reconnaître la fatigue qui s’installe avant qu’elle ne devienne irréversible. Au fond, dans un événement d’ultracyclisme, mon esprit est continuellement concentré à analyser la source réelle de la douleur, puis à anticiper l’impact que celle-ci pourrait avoir dans 300 ou 400 km. Il envoie ensuite au corps le signal de moduler son effort et au cerveau, le message que l’inconfort est "normal" ou pas. Avec le temps, j’ai découvert qu’un de mes facteurs de motivation intrinsèque réside dans le fait que je souhaite constamment améliorer cette capacité d’analyse. Au même titre que d’un événement à l’autre, je souhaite parfaire ma capacité à départager l’équipement optimal : tracer la ligne entre le nécessaire et le superflu.
ACCEPTER L’INCONFORT
Cette capacité d’analyse ne se développe pas dans le confort d’un laboratoire — elle se forge sur le terrain, parfois dans les conditions les plus hostiles. Le premier jour de la Desertus en fut un rappel brutal avec son cocktail météo : pluie, grêle et vent basques me fouettaient violemment le visage. Puis ce fut le tour des éclairs qui découpaient la montagne, suivis d’une trentaine de cm de neige au sol. Et pourtant, quelque part entre deux colères de Dame nature, j’ai senti une étrange paix. J’avais la vague impression, à cet instant précis, que je me trouvais exactement là où je devais être. Le corps faisait son travail, la tête aussi, et je n’avais plus besoin de chercher de raison. Comme l’expliquent Paley et Johnson, les athlètes d’endurance ne voient plus la douleur comme un danger, ils l’acceptent. Ils se représentent l’inconfort et la souffrance comme un état passager. C’est exactement ce que j’ai ressenti : la douleur ne m’attaquait pas, elle me traversait, et je l’accueillais.
Les coureurs d’ultramarathon la voient même comme une récompense, une preuve de passage.
Le fait de donner un sens différent à la douleur, de ne plus la voir comme une manifestation négative, les auteurs qualifient cette aptitude de réévaluation cognitive.
CHOISIR SA DOULEUR
Enfin, Paley et Johnson soulignent un avantage crucial des athlètes d’endurance : ils choisissent leur douleur. Cette notion de contrôle change tout. Quand on sait qu’on peut abandonner à tout moment, la souffrance devient plus tolérable — non pas parce qu’elle est moins intense, mais parce qu’elle nous appartient. Les ultramarathoniens développent ainsi ce qu’on appelle un locus de contrôle interne : la conviction que leur expérience dépend d’eux, pas du hasard ou des circonstances extérieures. Et cette maîtrise, forgée dans l’effort volontaire, se transpose ailleurs dans la vie, bien au-delà des courses.
Peut-être ai-je enfin trouvé quoi répondre aux gens qui me demandent sans cesse pourquoi je participe à des événements aussi exigeants physiquement et mentalement? Pour être une meilleure version de moi-même dans les sphères personnelle et professionnelle, pour mieux affronter les aléas de la vie! Les ultramarathoniens, dit-on, choisissent leur douleur, et cette liberté la rend supportable. Je crois foncièrement que c’est vrai. Personne ne m’a forcée à m’inscrire à la Desertus Bikus, ni à tous les autres événements d’endurance auxquels j’ai participé.
Année après année, j’y reviens toujours, parce que j’y trouve un rare sentiment de maîtrise; la fierté d’avoir traversé quelque chose de difficile par choix.
LA QUESTION QUI TUE : COMMENT ENTRAÎNER CETTE FACULTÉ INTÉROCEPTIVE?
Est-on obligé de courir ou de pédaler des centaines de kilomètres pour développer sa résilience et sa tolérance à la douleur? En somme, ce que montrent Paley et Johnson, c’est que la tolérance à la douleur n’a rien d’un instinct héroïque réservé aux accros aux longues distances. C’est un ensemble de capacités que l’on peut cultiver — et qui, fait intéressant, rejoignent plusieurs approches utilisées auprès des personnes vivant avec une douleur chronique. Parmi ces stratégies, certaines reviennent sans cesse chez les athlètes d’ultra : la pleine conscience, notamment sous forme de balayage corporel; la visualisation mentale; l’autodialogue; la gestion de l’allure; la régulation émotionnelle, c’est-à-dire l’art de revenir à un état mental plus stable quand la douleur s’emballe — par exemple en calmant une montée d’anxiété ou en recentrant son attention. Le tout s’accompagne d’un travail sur le focus attentionnel — comme se concentrer sur la cadence ou le rythme du mouvement — d’une fixation d’objectifs claire, et parfois même de récits de douleur : ces petites histoires que l’on se raconte pour donner une cohérence à ce qu’on traverse, transformer le malaise en étape, et faire de l’inconfort une sorte de rite de passage.
©David St-Yves
Ces stratégies, qu’on pédale au milieu d’un orage basque ou qu’on apprenne à composer avec une douleur qui s’installe dans le quotidien, ont cette chose en commun qu’elles redonnent un peu de maîtrise là où tout semblait nous glisser entre les doigts. Elles n’effacent pas la douleur, mais changent la manière dont on la perçoit.
Et c’est probablement la leçon la plus précieuse que les sports d’ultra nous offrent : la possibilité d’apprendre à cohabiter avec l’inconfort au lieu de le craindre.
Se rappeler que même lorsque la douleur est tenace, nous ne sommes pas condamnés à la subir silencieusement : on peut lui répondre.










Vraiment intéressant Geneviève, je comprends mieux ce que ton corps te fait endurer.
Contente que tu aies aimé 🙂