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Récit | La peur et l’exaltation de son premier couloir

Debout sur ma planche, accroché au flanc d’un mur de neige qui frôle les 50˚ verticaux, je regarde vers le bas, 600 mètres plus bas pour être précis. Mes jambes tremblent sans mon consentement.

Entre chaque flux d’adrénaline, une question me martèle le cerveau : mais qu’est-ce que je fous « là » ?

Mon bon sens me dit que je devrais être ailleurs. Assis tranquillement sur une chaise en train de remonter la pente d’une station, attendant paresseusement une descente fluide dans la poudreuse ou installé au coin d’un feu, bière en main avec un bon magazine de ski.

«  », c’est le couloir « Banana  » : un goulet entaillé dans la roche de la face nord du Mont Fisher, un sommet iconique de 2846 mètres situé dans les rocheuses canadiennes. Quelques rares « locos » – locaux le skient l’hiver, tandis que l’été, les personnes saines d’esprit escaladent la face sud-ouest. Été comme hiver, dans les East Kootenays, Fisher Peak, c’est un peu un rite de passage.

Ne vous méprenez-pas, quand je dis que je ne devrais pas être « là » ! J’aime la vue des Rocheuses en version Imax sur 360˚, avec à l’horizon le soleil qui perce de gros nuages gris accrochés aux pics enneigés. Mais j’ai aussi plusieurs raisons valables de penser que je devrais être ailleurs. La première : contrairement à mes copains qui ont passé leur enfance sur des skis, j’en suis seulement à ma quatrième saison de « planche  ». En plus, je suis un « flat lander » comme disent les Britanno-Colombiens quand ils font référence aux habitants du reste du Canada. Né à Paris, j’ai grandi loin des montagnes. Je n’ai eu l’occasion de skier qu’une seule fois dans mon enfance. Les moyens modestes de mes parents ne me permettant pas de poursuivre ma vocation de devenir un Jean-Claude Killy, j’ai dû me contenter d’accrocher au mur de ma chambre, au milieu d’autres souvenirs, ma première et seule médaille de ski : une « première étoile » de l’ESF (École de Ski Français ). Il me fallut attendre l’âge vénérable de 22 ans pour pouvoir assumer les coûts d’un voyage vers les montagnes et d’une vraie leçon de ski pour goûter de nouveau à la saveur de la neige.

Après 15 ans au Québec, où j’ai tenté lors de rares sorties sur les pentes pleines de défis de Tremblant, Owl’s Head ou Sutton, de maîtriser les carres d’une paire de Rossignol 4G flambants neufs (les skis ne font pas le skieur), je finis par abandonner tout espoir d’accrocher un jour une deuxième médaille sur le mur de ma chambre.

Avance rapide sur le film de ma vie. Ayant toujours rêvé de vivre dans les montagnes, me voilà maintenant installé au coeur des Rocheuses. Depuis ma relocalisation je suis passé du ski à la planche. J’aurais pu m’en tenir aux nombreuses stations de la région, qui offrent déjà de sérieuses descentes ; mais j’ai rencontré Russ Peebles. Ce gars est né sur des planches, et peut descendre à peu près n’importe quelle ligne verticale sur des skis ou un snowboard. Son comparse, Monte Paynter, est un ex champion du monde de télémark. Les deux ont à leur actif autant de « premières descentes » que de paires de skis dans leur garage. Comme il semble que chaque groupe de skieurs anglophone rêve d’avoir son « crazy French man  », j’ai donc débuté mon apprentissage du ski hors-piste avec ces deux légendes locales.


Retour au présent et à la deuxième raison, qui est plus simple : la peur me noue le ventre.

L’année dernière, en grimpant dans le même couloir j’ai perdu la moitié de mon splitboard, suivie ensuite par l’autre moitié, jetée dans un élan de rage, le tout accompagné d’une série de jurons multilingues.

J’ai alors pu voir la vitesse vertigineuse des deux moitiés de skis et imaginer ce qui se passerait avec mon pauvre corps lors d’une dégringolade. Au mieux, une multitude d’os fracturés, sans compter l’évacuation presque impossible au milieu des montagnes ; au pire… Je ne veux pas penser au pire.

Aujourd’hui Russ, qui d’habitude est mon mentor, n’est pas là pour m’encourager. J’ai le cœur qui pompe la peur jusque dans mes tempes. Je n’arrive pas à démarrer. Pour me rassurer, je répète en silence son conseil : « pointe ta planche vers le bas et fonce ! » Sous moi, il n’y a que le vide, qui me paralyse.

Finalement, je vise un point et me jette dans le vide en répétant mon mantra : « commit to your turn ! » – comme une supplication qui sortirait d’un vieux moulin à prières Tibétain, invoquant en boucle la montagne et les Dieux de la poudreuse.

À cause de la verticalité de la pente, je suis obligé de sauter pour effectuer chaque virage

Un, deux, trois, quatre. Je chevauche un nuage permanent de poudreuse, le fluff, qui se détache et virevolte autour de moi. Cinq, six. Surtout ne pas me faire entraîner par le poids de cette neige folle. Je gère. Rendu à sept, ou huit, je jette un coup d’oeil par dessus mon épaule et sur les côtés pour vérifier la quantité de débris qui dévalent. Et je recommence : un, deux, trois – une plaque de glace, je saute. En quelques minutes, le premier 100 mètres est passé. Je n’ai pas chuté. Sous le Gore-Tex, mes quadriceps brûlent déjà comme des tisons. Plus bas à mi-couloir, déjà à peine visibles, Monte et Mark Knusgaard, un autre « local  » qui n’a plus rien à prouver, ainsi que deux télémarkeurs pros du groupe Powder Whores sont regroupés et m’attendent.

Quand j’arrive, je suis vidé, mais complètement envoûté. Il reste encore trois cent mètres à parcourir. Le flux d’adrénaline est à son maximum et la joie à son paroxysme : le Mont Fisher me laisse finalement rider sur son dos ! Finalement à la base du couloir, alors que mes chums m’accueillent avec un « yeaaaaah ! » se dessine sur mon visage un sourire en forme de banane permanente. Je fais maintenant partie des Banana Boys, nom que se méritent ceux qui ont survécu au couloir de la Banana.

Au cours des hivers suivants cette première descente, j’ai accumulé plus de 150 000 mètres verticaux de descentes de couloirs d’avalanche. Mais tel un rituel, à la fin de chaque journée, je m’offre généralement une « tête première » … afin ne pas oublier le goût de la neige.


Splitboard : Planche à neige séparée en deux en son milieu qui se transforme en skis qu’on inverse et qui, munis de peaux de phoque permettent l’ascension avant d’être réassemblés (en planche) pour la descente.
Crazy frenchman : pour des raisons dont l’origine est méconnue, les français, surtout dans le monde des sports, sont souvent affublés de ce sobriquet
Commit to your turn : Engage-toi dans ton virage ! En pré-visualisant le point crucial où le virage doit être effectué, on s’engage mentalement et physiquement à le compléter.
Fluff : duvet, peluche, tous les débris de neige qui se détachent de la croûte de neige supérieure sous le passage d’un ski et qui peuvent, par accumulation, déséquilibrer un skieur ou l’entraîner dans une chute.
Powder Whores : littéralement, « putes de la poudreuse »,  du skieur américain Jonah Howell qui a créé ce groupe de skieurs extrêmes en télémark, qui faisait une entrée non traditionnelle dans le monde des films de ski de haute montagne.


Le couloir Twins, dans les Wasatch en Utah.


Définition de couloir

Passage relativement linéaire dans une pente, entre des rochers ou dans une barre rocheuse, qui représente une voie d’ascension ou de descente. Très abrupte : 45 ° et plus. Comme ils canalisent les débris rocheux et les avalanches, les couloirs peuvent se révéler très dangereux. Souvent étroits, ils conservent bien la neige et donc se parcourent bien à ski. On parle alors de ski de couloir.


Quelques conseils pour le ski de couloir

  • Ne jamais s’engager en hors-piste ou en montagne sans un bon niveau de connaissances sur les avalanches et sur le terrain,  et sans posséder (et sans savoir bien utiliser) l’équipement approprié.
  • Ne jamais (trop) dépasser ses limites : descendre des pentes à son niveau ou légèrement au dessus. Ne pas se laisser impressionner : il n’y a aucune honte à redescendre à pied et à revenir plus tard dans la saison.
  • Visualiser ce que j’appelle un « point d’engagement », ni trop loin, ni trop près dans la descente. Il faut se concentrer dessus et s’engager et couper le premier virage (souvent le plus difficile) exactement à cet endroit. Une fois passé le premier virage, le niveau de confiance augmente immédiatement.
  • Ne jamais se laisser absorber par la pente, il faut contrôler et ajuster sa vitesse en tout temps.
  • Lors d’une chute, il faut éviter à tout prix de partir en boule ou en vrille et tenter de se remettre debout sur sa planche ou ses skis le plus rapidement possible. Dans un couloir, une chute peut avoir des conséquences graves, voir mortelles.
  • Vérifier souvent le fluff qui déboule derrière soi afin d’éviter de le faire trop grossir et de déclencher une avalanche
  • Toujours s’arrêter plus bas que le partenaire qui nous a précédé, afin d’éviter de déclencher une avalanche qui pourrait l’emporter.

Avant la descente, il ne faut pas se laisser impressionner trop longtemps par le facteur vertical. Plus on attend, plus le niveau de peur augmente !


L’auteur, derrière son mentor Russ Peebles, en train de grimper dans Big Kahuna, un autre couloir de Fisher Peak


Plus d’informations sur Fisher Peak :

www.summitpost.org
www.skidescent.com


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Patrice Halley

Patrice Halley

Patrice Halley est un nomade professionnel. Photographe, journaliste, auteur, rédacteur en chef et plus récemment caméraman-réalisateur documentaire. Adepte de snowboard, vélo de montagne, SUP, canot, kayak et de treks en régions très, très, éloignées. On peut voir son travail sur www.patricehalley.com

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