Le VO2max de Pogačar, estimé depuis la route: autour de 96 mL/kg/min

Quelle aptitude aérobie faut-il pour grimper comme Tadej Pogačar? Faute de pouvoir l’amener au laboratoire, trois chercheurs ont retourné la question : à partir de ses montées les plus décisives de 2024 et 2025, ils ont calculé la puissance produite, puis le VO2max qu’elle suppose.

À retenir

Sur quatre ascensions décisives (Plateau de Beille et Isola 2000 au Tour 2024, le contre-la-montre de Peyragudes au Tour 2025, la Ganda au Tour de Lombardie 2025), Pogačar aurait produit de 445 à 477 W pendant 17 à 40 minutes, ce qui correspondrait à un VO2max d’environ 96 mL/kg/min (de 90 à 102 selon le rendement supposé).

Même avec les hypothèses les plus prudentes, la valeur dépasse 90, soit au-delà de tout ce qui a été mesuré chez les vainqueurs de grands tours.

Sebastian Sitko (Saragosse), Ole Kristian Berg (Molde) et Pedro Valenzuela (Alcalá) publient dans l’International Journal of Sports Physiology and Performance une étude de cas fondée uniquement sur des données publiques (fichiers Strava, météo ERA5, masses déclarées par l’équipe). Leur modèle estime la puissance nécessaire à chaque montée (gravité, traînée aérodynamique, résistance au roulement, rendement de la transmission), la ramène au niveau de la mer (−2 % par 1 000 m), la convertit en consommation d’oxygène selon un rendement brut de 22 à 24 %, puis estime le VO2max en supposant que le coureur n’en utilisait que 88 % (montées de plus de 30 min en fin d’étape de montagne) ou 92 % (efforts d’environ 20 min).

Avant d’appliquer ce modèle à Pogačar, les auteurs l’ont validé deux fois : sur 12 montées de ses poursuivants dont le capteur de puissance était public (erreur moyenne de 11,7 W, soit 3,3 %, avec une légère sous-estimation de 9,5 W), et sur Chris Froome en 2015, dont le VO2max calculé (85,3) ne diffère que de 0,9 mL/kg/min de la valeur mesurée en laboratoire la même saison (84,4).

Résultat : 445 W sur 39,7 min au Plateau de Beille, 446 W sur 37,6 min à Isola 2000, 464 W sur 17,3 min à Peyragudes, 477 W sur 21 min à la Ganda, pour des VO2max estimés de 94 à 98.

La convergence d’efforts aussi différents par leur durée, leur altitude (723 à 1 444 m) et leur contexte renforce la confiance des auteurs : ces chiffres refléteraient une aptitude aérobie stable et non un artefact.

À titre de comparaison, la plus haute valeur publiée officiellement est de 96,7, chez un junior champion du monde du contre-la-montre; Pinot (~85), Froome (~88) et Armstrong (81-85) sont nettement plus bas.

Conclusion des auteurs : ou bien Pogačar a un VO2max supérieur à 90 et un rendement exceptionnel (≥ 24 %), ou bien un VO2max extraordinaire avec un rendement ordinaire (~22 %). Dans les deux cas, on dépasse les valeurs documentées chez les athlètes d’endurance d’élite.

Trois enseignements pour l’entraîneur

  • Les fichiers de course valent une évaluation : correctement modélisées, les montées en compétition estiment la puissance à ±3 % et donnent une image du VO2max que le laboratoire, sans la motivation d’une course, ne reproduit pas toujours;
  • Le rendement brut est la clé de voûte : d’après l’analyse de sensibilité, passer de 23 à 21 % ajoute 9 mL/kg/min à l’estimation; passer à 25 % en retire 8; la fraction d’utilisation vient ensuite (±5), tous les autres paramètres pèsent moins de 2 %;
  • Une estimation de terrain n’est pas une mesure : les auteurs eux-mêmes demandent qu’elle soit un jour confirmée par un test en laboratoire.

Réserves

  • Puissance estimée et non mesurée;
  • Aucune mesure de laboratoire chez le coureur étudié;
  • Rendement et fraction d’utilisation posés par hypothèse; l’abri derrière d’autres coureurs n’est pas modélisé (ce qui tendrait plutôt à sous-estimer le VO2max);
  • L’écart-type de ±4 rapporté ne reflète que l’incertitude sur le rendement, alors que la combinaison des hypothèses extrêmes élargit la fourchette de 88 à 105;
  • Données regroupées sur deux saisons.

Un VO2max de 96 calculé depuis le bord de la route reste une inférence; mais une inférence qui tombe quatre fois sur le même chiffre mérite qu’on la prenne au sérieux.


SOURCE SCIENTIFIQUE


En partenariat avec la Fédération Québécoise des Sports Cyclistes


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Guy Thibault

Professeur associé à l'École de kinésiologie et des sciences de l'activité physique, Faculté de médecine de l’Université de Montréal, Guy a été, de 2017 à 2022, directeur des Sciences du sport de l’Institut national du sport du Québec. Ses deux derniers livres sont des succès de librairie : Entraînement cardio, sports d’endurance et performance ; et En pleine forme, conseils pratiques pour s’entraîner et persévérer.

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